Le Testament du docteur Mabuse – film 1932



Je recopie ici ma critique, même si elle fait pâle figure par rapport au « décryptage » proposé ailleurs sur ce forum.

Plutôt qu’une tentative d’autopsie de ce film déjà cent fois analysé, une question : qu’est-ce qui rend Le Testament du docteur Mabuse si moderne ? Peut-être l’emploi d’effets spéciaux pour figurer le fantomatique docteur ; mais depuis, on a fait largement mieux du point de vue technique. Peut-être la mise en scène de découvertes techniques et scientifiques relativement récentes en 1933 : téléphone très souvent utilisé, automobile, empreintes digitales, traitement « scientifique » de la folie… – mais les téléphones à cadran rotatif et la piètre vitesse de pointe des automobiles prêtent plutôt à sourire aujourd’hui. Peut-être quelques scènes à « grand spectacle », telles que l’explosion initiale d’un baril de pétrole ou l’incendie d’une usine chimique (dans le genre des incendies qui émaillent bien des « films-catastrophe » modernes) ; mais ces scènes apparaissent, de nos jours, davantage comme des pièces de musée que comme une réelle débauche technique. Peut-être les personnages : Lohmann en commissaire rusé et bonhomme préfigurant pas mal d’enquêteurs à venir, Kent en héros de film d’espionnage américain des années 1960, Mabuse en psychopathe possédé par la mégalomanie du Mal – mais ceux-ci sont davantage des types que des personnages réellement individuels. Peut-être l’intrigue : la lutte entre un génie maléfique et une équipe de bienfaiteurs réunis pour l’occasion, qui est de toutes les époques mais qui n’a jamais été la garantie d’un bon film. Peut-être la structure d’ensemble, enfin affranchie de l’influence théâtrale qui accuse l’âge de certaines œuvres à peine antérieures – M le Maudit (F. Lang, 1931), Le Cabinet du docteur Caligari (R. Wiene, 1919). – Le hic, c’est qu’en réunissant tous ces éléments , on peut tout aussi bien déboucher sur un très piètre sous-Batman.Là où Fritz Lang se montre génial, c’est dans sa façon d’organiser tous ces éléments pour en faire un ensemble impeccable. Tout est soigneusement dosé, parfaitement construit et maîtrisé. Pour manipuler son spectateur, car c’est de manipulation qu’il s’agit, Lang a une façon de passer souplement d’une idée à une autre (pensons à toutes les transitions, entre les scènes ou à l’intérieur de chacune d’entre elles) qui n’est pas sans rappeler les écrivains germanophones des années 1920-1930 – voir les nouvelles d’un G. Meyrink ou d’un L. Perutz. (On pourrait par ailleurs mener une étude bien plus poussée des thèmes de l’écrit et de la littérature dans le film.) C’est dans le rythme du film que cela apparaît le plus clairement. En dehors peut-être d’un passage à vide vers la moitié du film, Le Testament du docteur Mabuse laisse sans cesse le spectateur en haleine. Mieux, cette tension se maintient à l’intérieur de chaque scène : même (et surtout ?) une course-poursuite guère rapide débouche sur du suspense.À mon sens, surtout, Le Testament… illustre toutes sortes de craintes, plus ou moins présentes et plus ou moins explicitement désignées, mais universelles et atemporelles ; à ce titre elles assurent le succès de ce film, et justifient qu’on le regarde encore. Crainte de la folie, qu’elle concerne soi ou les autres. Crainte de l’enfermement, quels qu’en soient la cause et le lieu. Crainte de ne pas savoir à qui l’on parle vraiment. Peur des catastrophes industrielles. Peur du complot, et de la manipulation – quelle que soit la manière dont on en devient victime. Peur de ces groupes criminels organisés, anonymes et maléfiques que constituent la bande de Mabuse, mais aussi le régime nazi. À cet égard, par rapport à M le Maudit, par exemple, qui filmait une foule menacée par un individu, Le Testament du docteur Mabuse filme plusieurs individus menacés par une foule, et c’est aussi ce qui fait sa modernité.



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Author: Les-Secrets-de-Picsou

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